Ces ressentis sont des repères de lecture. Ils peuvent se croiser, évoluer et ne pas ressembler exactement aux vôtres.
Je veux parler de l’amour que l’on peut encore éprouver pour son agresseur ou son violeur, qu’il s’agisse d’un partenaire, d’un proche ou d’un ami. Ce fut mon histoire et je suis loin d’être seule. Dans plus de 90 % des cas, l’auteur est connu de la victime ; ce lien intervient dans la prise de conscience, la culpabilité et la reconstruction.
Mon compagnon m’a violée en avril 2019 et notre relation a continué. Les crises d’angoisse étaient constantes. Je n’ai compris qu’en janvier 2021. Après le choc et ses paroles, la haine m’a tenue debout alors que je ne dormais ni ne mangeais et que j’étais hospitalisée en psychiatrie.
Continuer à l’aimer ne signifie pas que j’ai un problème. Une victime doit faire le deuil de la personne aimée tout en pleurant la part d’elle-même qu’elle a perdue.
Après un article de Libération où il évoquait mon viol, j’ai traversé les démarches : avocat, plainte, psychiatres, garde à vue et confrontation. Puis le silence a laissé revenir le manque. Celui qui m’avait violée et détruite me manquait. Dépasser la haine m’apportait une tristesse presque heureuse, aussi déroutante que douloureuse.
Lors de la confrontation, il a admis avoir eu des doutes sur cette nuit sans jamais en parler, après m’avoir traitée comme une ordure pendant deux ans. Nos agresseurs sont souvent des personnes auxquelles nous sommes attachées. Le lien est au cœur du traumatisme. Continuer à aimer ne retire rien aux violences ; l’anxiété, la peur, l’irritabilité, le doute et la tristesse en sont les suites.
L’imaginaire collectif voit le violeur comme un inconnu masqué, pas comme quelqu’un qui partage notre vie, rit et pleure avec nous. Il est presque inconcevable que la personne aimée puisse faire cela. Quand pressions et chantage s’installent dans le temps, ils deviennent la norme de la relation et brouillent la capacité de les reconnaître.
L’amour renforce aussi la culpabilité. La prise de conscience peut demander des années et le silence fait douter : était-ce ma faute ? Malgré un viol violent, les mains attachées, il m’arrive encore de me demander si c’était assez grave pour porter plainte. Le traumatisme installe le doute en soi.
Porter plainte fait craindre les représailles et donne l’impression de briser la relation. La victime subit plusieurs peines : la violence, la perte de l’être aimé et la culpabilité de lui nuire. On le voit notamment dans l’inceste, quand l’enfant pense détruire le bonheur d’un parent en parlant, alors que la responsabilité ne lui appartient jamais.
Il y a aussi la perte du cercle commun et de la famille de l’agresseur. J’étais très proche de la sienne ; aujourd’hui elle ne me parle plus. Même si cette distance me protège, ce sont des liens véritables dont il faut faire le deuil. C’est un nouveau bouleversement que la victime croit devoir porter.
Je ne conseille pas de rester en contact, mais de reconnaître l’existence du lien et son poids dans la prise de conscience. Je voulais continuer à avancer avec lui ; il a choisi la rupture, puis la justice lui a interdit tout contact. Cette protection fut aussi un choc. Le traumatisme comprend l’acte et tout ce qu’il anéantit ensuite. Il faut pouvoir nommer cette complexité sans honte.
Ce témoignage raconte un vécu personnel. Il ne pose aucun diagnostic et ne permet pas de conclure que toutes les situations similaires ont la même signification.